Planification familiale au Bénin : « Dans certains villages, il est encore difficile d’aborder ce sujet »
La planification familiale au Bénin est un véritable problème pour la santé et l’autonomie des femmes. Elle est touchée par de nombreuses vicissitudes, en particulier dans les zones rurales et reculées. Pour beaucoup de femmes et de jeunes filles, l’accès aux méthodes contraceptives modernes est entravé par la distance des centres de santé, le manque de moyens financiers, ainsi que par des ruptures fréquentes de stocks. À cela s’ajoutent des résistances culturelles et sociales, où le tabou autour de la santé sexuelle freine la sensibilisation et le soutien, notamment de la part des hommes. Ce contexte complexe creuse les inégalités et fait peser une lourde charge sur celles qui souhaitent choisir librement leur avenir familial. À cet effet, nous avons accordé une interview à Laurence Odounlami Monteiro, sage-femme d’État à la retraite et présidente de l’Association des sages-femmes du Bénin. Elle éclaire avec engagement les réalités auxquelles font face les femmes des zones rurales en Droits en Santé Sexuelle et Reproductive.
Pouvez-vous vous présenter brièvement à nos lecteurs et nous parler de votre parcours en tant que sage-femme au Bénin?
Je suis Laurence Odounlami MONTEIRO, sage-femme d’État à la retraite. J’ai travaillé dans presque tous les secteurs de la maternité : les consultations prénatales, la planification familiale, les droits en santé sexuelle et reproductive, la vaccination, et bien plus. Je suis également la présidente de l’Association des sages-femmes du Bénin.
Quelles réalités vivent les femmes et les jeunes filles béninoises en matière de santé sexuelle et reproductive ?
Au Bénin, chaque jeune fille en âge de procréer vit différemment les questions liées aux DSSR. Cela dépend beaucoup de leur éducation, de la sensibilisation qu’elles ont reçue, de leur environnement, ainsi que du rôle essentiel des personnels de santé qui les accompagnent. La réalité varie donc d’une femme à l’autre et d’un milieu à un autre.
Quelles sont les principales difficultés rencontrées dans l’accès à la planification familiale dans les communautés où vous avez exercé ?
La première difficulté, particulièrement dans les zones reculées comme les villages, est l’accès difficile aux centres de santé. S’ajoutent le manque de moyens pour les consultations, la difficulté à choisir la méthode de planification adaptée, et parfois la méconnaissance ou le non-respect des recommandations des personnels de santé par les femmes elles-mêmes. Nous rencontrons aussi souvent des ruptures de stock de contraceptifs.
Avez-vous observé une évolution des mentalités ou des comportements concernant les DSSR/PF au Bénin au fil de ces dernières années ?
Oui, absolument ! Nous avons constaté une nette évolution grâce au soutien de partenaires techniques et financiers qui aident le gouvernement à fournir les ressources nécessaires. Les ONG jouent aussi un rôle majeur en matière de sensibilisation et de formation. Par ailleurs, le ministère de la Santé, avec l’appui gouvernemental, a instauré des formations pour le personnel de santé afin de mieux sensibiliser les femmes à la planification familiale.
Pouvez-vous partager une action ou une initiative menée par vous ou votre centre qui a eu un impact significatif sur l’accès aux services de santé reproductive ?
Il y a quelques années, pendant mon service dans un centre local, nous avons bénéficié de l’aide de partenaires pour aller sur le terrain, dans les villages reculés, afin d’informer les jeunes filles et les femmes sur la planification familiale et les guider dans le choix des méthodes appropriées pour réguler les naissances.
Quels obstacles persistent aujourd’hui pour garantir l’accès à des méthodes de contraception modernes dans les villages ?
Aujourd’hui, l’absence ou la rareté des partenaires techniques et financiers est un frein majeur pour répondre aux besoins des femmes pratiquant la planification familiale. Il est aussi crucial d’éduquer les hommes à l’importance de la planification familiale afin qu’ils accompagnent leurs épouses pour qu’elles ne se sentent pas seules dans cette démarche. Dans certains villages, il est encore difficile d’aborder ce sujet car ces communautés n’y adhèrent pas. C’est vraiment regrettable.
Y a-t-il un témoignage ou une histoire qui vous a particulièrement marquée dans votre carrière et qui illustre l’importance de la planification familiale?
En tant que sage-femme d’État à la retraite, j’ai accumulé beaucoup d’expérience. Une situation marquante s’est produite dans un village où j’ai travaillé : une jeune fille, après avoir été scolarisée, tombe enceinte et doit interrompre ses études. Cela crée un grand stress familial et un sentiment de honte. Lorsque la grossesse dépasse un certain terme, l’avortement n’est plus possible et la jeune fille se retrouve dans l’obligation de mener la grossesse à terme et d’élever l’enfant, ce qui bouleverse sa vie.J’ai vu cela à de nombreuses reprises. Je salue la mise en place par le gouvernement béninois de la loi pour pallier certaines de ces situations. La planification familiale est essentielle, car une jeune fille peut tout à fait planifier sa vie familiale et poursuivre ses études sans obstacle. Il est donc indispensable de sensibiliser à la fois les parents et les jeunes filles.
Comment vivez-vous personnellement cette mission de sage-femme engagée dans la défense des DSSR et de la planification familiale?
Même à la retraite, je continue de m’engager à travers les médias pour sensibiliser et informer, notamment dans les zones reculées et les villages, femmes comme hommes, sur l’importance des DSSR/PF. Il faut noter que tous les personnels de santé n’adhèrent pas à la planification familiale, souvent pour des raisons religieuses ou de convictions personnelles. Cependant, notre déontologie médicale prévoit la prise en charge par un autre professionnel dans ces cas, pour ne pas laisser ces femmes sans aide. Je me sens pleinement investie dans cette mission et je soutiens fortement les campagnes de sensibilisation.
À quoi ressemblerait, selon vous, un système de santé idéal pour la planification familiale au Bénin?
Un système idéal continuerait à former le personnel de santé afin qu’il puisse informer efficacement la population, notamment les groupes vulnérables, sur l’importance du DSSR/PF. Ce serait un système où la planification familiale serait menée normalement et accessible à toutes.
Quelles sont vos attentes vis-à-vis des autorités et des partenaires pour accélérer les progrès d’ici 2030?
Mes attentes sont grandes, même si je reconnais que des efforts sont faits. Il est important de faire progresser significativement le taux de planification familiale au Bénin et dans la sous-région dans les cinq prochaines années, si l’on veut accélérer les changements.
Quel rôle voudriez-vous voir jouer la jeunesse et les médias dans la transformation des perceptions autour de la santé sexuelle et reproductive?
La jeunesse est au cœur de cette problématique. Pour réussir leur vie, les jeunes doivent prendre soin de leur santé, se rendre régulièrement dans les centres de santé, faire des analyses médicales, et comprendre l’importance de la planification pour réguler et se protéger des grossesses non désirées. Les médias, quant à eux, doivent continuer à jouer un rôle fort, en diffusant ces messages tant en français que dans les langues locales, aidant ainsi les personnels de santé dans leur mission de sensibilisation.
À vos collègues sages-femmes et professionnels de santé, quel encouragement ou conseil donneriez-vous pour continuer d’avancer malgré les défis?
À mes collègues sages-femmes, surtout aux plus jeunes récemment entrées dans ce métier, je conseille de prendre ce travail à cœur, de le faire avec passion et amour. Être médecin, c’est aussi veiller sur sa propre santé et accompagner son prochain vers le bien-être. Je suis fière d’être sage-femme et, si besoin était, je le redeviendrais avec conviction.
Babatoundé Serges AMADJIGBETO