Béninoises au Koweït : un véritable parcours de combattantes, des rêves brisés, des familles endeuillées
Pour de nombreuses jeunes femmes béninoises, et de l’Afrique de l’ouest, le Koweït et d’autres pays du Golfe incarnent une promesse d’ascension sociale, une échappatoire à la précarité et un moyen de subvenir aux besoins familiaux. Mais derrière cette migration présentée comme une opportunité économique se cache souvent une réalité faite d’abus, de violences, de privations et d’exploitation systémique. Même encadré par des contrats et des visas réguliers, le départ n’offre aucune garantie de protection. « Elles préfèrent l’enfer du Golfe à une vie d’oisiveté ici », résume Anselme Amoussou, secrétaire général de la CSA-Bénin et coordonnateur de la Plateforme multi-acteurs de la migration (PMB) en 2022, soulignant l’échec structurel des politiques sociales et migratoires.

Une migration féminine portée par l’urgence économique
Âgées en majorité de 20 à 35 ans, les migrantes béninoises et d’autres pays africains occupent des emplois de travailleuses domestiques, nourrices ou aides familiales. Filles aînées, mères célibataires ou soutiens économiques, elles partent avec un objectif clair: améliorer la condition de leurs proches. Zita*, restée trois ans au Koweït, témoigne : « On m’a promis un bon salaire et de bonnes conditions. À l’arrivée, mon passeport a été confisqué, mes trois premiers salaires retenus. Je travaillais sans repos, enfermée, sans jamais sortir. Quand j’ai refusé de continuer, j’ai été jetée dehors. J’étais sans papiers, livrée à moi-même. » Son récit, loin d’être isolé, illustre un schéma récurrent de dépendance et de dépossession.

Un système d’exploitation institutionnalisé
Au cœur de ces abus se trouve le système de ‘’filiation’’, qui lie juridiquement la travailleuse à son employeur, restreignant sa liberté de mouvement et rendant toute plainte risquée. Selon Cendros Goundjo, président de la Fédération internationale des Béninois de la diaspora (FIBeD) : « Ces femmes travaillent sans repos, subissent violences physiques et sexuelles, nettoient parfois jusqu’à quatre étages par jour. Lorsqu’elles fuient, elles deviennent immédiatement hors-la-loi. Le Bénin doit assumer sa responsabilité de protection. » Cette situation révèle une inégalité diplomatique flagrante : certaines nationalités comme les Philippiennes ou les Japonaises bénéficient d’un suivi consulaire actif, tandis que les Béninoises se retrouvent sans recours effectif, ajoute Cendros Goundjo.

Décès, silences et impunité
L’absence de statistiques officielles masque une réalité dramatique. Pourtant, plusieurs décès ont été signalés. Selon le média béninois en ligne BENIN WEB TV, en janvier 2023, Lucrèce Kpoton, domestique au Koweït, meurt d’une crise cardiaque. Trois mois plus tôt, en avril 2023, Justine Adjogbé décède dans un accident de circulation avec son employeur. Toujours en avril 2023, Moropha meurt dans un incendie sur son lieu de travail au Koweït.En huit mois, la FIBeD recense cinq décès de Béninoises au Koweït. En 2022, le Haut Commissaire des Béninois de l’Extérieur a saisi des instances internationales après la mort de Sabine Oluwatobi Kiton, sans suites judiciaires connues à ce jour.
Migration à risque permanents
Certaines femmes tentent d’échapper aux abus en quittant leur employeur avant la fin du contrat, mais ce choix les expose à l’irrégularité et à l’expulsion. Adjoa*, rentrée au Bénin en avril 2025, confie : « Pas de téléphone, pas de repos, des horaires inhumains. En période de chaleur, nous allons dans le désert pour construire. Je suis domestique, ouvrière ou manœuvre à la fois. La police nous contrôle souvent. Si tu n’as pas de papiers, tu es expulsée sans explication. » Grâce*, passée par le Liban avant le Koweït, ajoute : « Changer d’employeur, c’est recommencer à zéro. Beaucoup préfèrent fuir, malgré les risques. » Neila*, migrante, résume : « La promesse est belle, mais sans protection, nous sommes totalement isolées. »
Données fragmentaires et invisibisation
La migration féminine béninoise souffre d’un grave déficit de données fiables. Les quatre Recensements Généraux de la Population et de l’Habitat (RGPH, 1979, 1992, 2002, 2013) et une unique enquête urbaine datant de 2000 ne permettent pas de saisir l’ampleur réelle du phénomène. Les statistiques frontalières excluent les migrantes non déclarées, rendant toute politique publique partielle et inefficace.
Pourtant, l’enjeu est régional. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), 3,8 millions de travailleurs domestiques exerçaient en 2017 dans les pays du Golfe. L’Arabie saoudite en concentre près de 2,42 millions, tandis qu’au Koweït, ils représentent 22 % de la population en âge de travailler. Une dépendance économique majeure, contrastant avec la faiblesse des mécanismes de protection.
Silence des autorités et inégalités diplomatiques
Les migrantes béninoises se sentent souvent abandonnées par leur État. Mouna* raconte : « Les Éthiopiennes sont mieux protégées : leur consul veille sur elles. Au Bénin, aucun écho aux appels de détresse des femmes. L’ambassade fait parfois ce qu’elle peut, mais c’est insignifiant. » La Centrale des Syndicats Autonomes du Bénin (CSA), via la PMB, a publié Voix des travailleuses migrantes du Bénin en octobre 2022, un recueil de témoignages dramatiques relatant viols, esclavage et emprisonnement, paru aux éditions Christon avec l’appui financier de Friedrich Ebert Stiftung (FES) et du réseau syndical Migrations Méditerranées Subsahariennes.« Ce livre montre que même un voyage légal peut mener à l’enfer », explique le secrétaire général de la CSA, Anselme Amoussou.Il souligne également le rôle des familles et des agences : « Les filles sont souvent envoyées sans qualification ni formation, séduites par de fausses promesses en complicité avec certains parents. Les agences financent le voyage et le visa, mais une fois sur place, elles sont livrées à elles-mêmes. »
Partir encore !
Malgré les traumatismes, beaucoup repartent. Certaines deviennent même intermédiaires informelles, alimentant des chaînes migratoires à haut risque. « Certaines migrantes deviennent elles-mêmes passeuses, utilisant leurs contacts pour envoyer d’autres jeunes femmes, souvent à domicile, créant une chaîne officieuse de migration risquée », tranche le syndicaliste Anselme Amoussou. Jeanne* ajoute : « Je travaille avec des convoyeurs ici au Bénin. Après six ans passés au Koweït, je maîtrise le circuit et je suis en contact avec des agences au Koweït. Je gagne une commission sur chaque fille ; nous établissons le passeport et effectuons les démarches administratives et sanitaires. J’ai déjà envoyé plusieurs jeunes femmes, d’autres sont revenues et ont réalisé leurs projets. Malheureusement, je n’ai pas de nouvelles de certaines ; mais elles se portent bien, par la grâce de Dieu. »
Le caractère transfrontalier du phénomène
Selon VOA Afrique, des Africaines originaires de l’Afrique de l’Ouest et vivant au Koweït ont été interviewées en quête d’une vie meilleure. Elles dénoncent un esclavagisme qui ne dit pas son nom, caractérisé par des conditions de travail difficiles et un isolement total.
La migration vers le Koweït ne concerne pas uniquement les Béninoises. Des femmes originaires du Togo, du Ghana et de la Côte d’Ivoire empruntent également les mêmes circuits migratoires, souvent via des réseaux informels de recrutement, et font face à des réalités similaires : promesses d’emploi trompeuses, conditions de travail précaires, isolement et vulnérabilité aux abus.
Certaines Béninoises quittent le Bénin pour transiter par le Togo ou le Ghana avant de se rendre au Koweït. Zita*, une migrante béninoise, témoigne avoir pris son vol depuis le Ghana.
Par ailleurs, des passeurs togolais ont été jugés par la CRIET en 2024 pour trafic de passeports, traite de femmes à destination du Koweït et organisation de départs frauduleux.
Quelles solutions ? Une urgence éthique et politique
Face à cette crise humaine, plusieurs actions s’imposent : encadrer strictement les agences de recrutement, renforcer la protection consulaire et diplomatique, supprimer les visas domestiques, former et informer les candidates au départ, sanctionner les réseaux illégaux et valoriser les parcours de résilience au retour, souligne Cendros Goundjo, président de la FIBeD, qui conclut : « Chercher une vie meilleure n’est pas un crime. Mais abandonner ses filles en est un. » En janvier 2023 et juin 2025, la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET) au Bénin a condamné des individus impliqués dans une affaire de trafic de femmes vers le Koweït, de faux passeports, complicités internes et départs orchestrés.Un responsable policier de l’immigration, qui a souhaité rester anonyme, nous a confié que l’État renforce aujourd’hui les contrôles à l’intérieur du pays ainsi qu’aux frontières terrestres et aériennes. En 2024, la vague de travailleuses revenues du Koweït avec un laisser-passer a été enregistrée et consignée dans une base afin d’empêcher un retour. Mais malgré ses actions il reste beaucoup à faire pour une migration légale de ses femmes béninoises au Koweït.La migration des femmes béninoises vers le Koweït dépasse la simple quête individuelle. Elle révèle des déséquilibres économiques, des failles diplomatiques et une urgence de protection des droits humains. Seule une approche coordonnée nationale, régionale et internationale permettra de transformer ce rêve migratoire en un parcours sécurisé, digne et humain.
Tous les noms suivis d’un astérisque (*) sont des pseudonymes afin de protéger l’identité des personnes concernées.
Cristel Hounkpatin